Frontière Tadjik – Dushanbe du 19 août au 23 août
Nous entrons au Tadjikistan par la frontière avec Samarcande. Le changement n’est pas trop abrupt, nous retrouvons les mêmes vêtements, chaptan et maisons soviétiques.
Avant de pénétrer plus avant dans le pays, un petit rappel historique : le Tadjikistan moderne s’est développé autour de la dynastie perse des Samanides (819 – 907 ap. JC) et des invasions turques qui ont cohabités ensemble et ont fait des emprunts culturels.
L’empire devint vassal de l’empire russe tsariste en 1868 puis, après la révolution bolchevique en 1918, le Tadjikistan se trouve intégré au Turkestan. Après la chute de l’URSS, le Tadjikistan se proclame indépendant le 9 septembre 1991 et le Président Rakhmon Nabiev est élu. Pourtant, en 1992, des manifestations et affrontements anti-gouvernement ont lieu devant le palais présidentiel, des otages sont faits. Un gouvernement de coalition est formé, mais le partage du pouvoir entre les clans régionaux, les leaders religieux et les anciens communistes est impossible et le Tadjikistan tombe dans la guerre civile. Les clans de Leninabadis, Kulyabis, Garmis et Pamiris s’affrontent, tuant 60.000 tadjiks et en déplaçant plus d’un demi million.
Les élections de novembre 1992 ne résolvent pas le conflit (l’opposition en exil refuse de prendre part au vote) et l’Opposition Islamique continue la guerre sur les bases de la région de Karategin et de l’Afghanistan. En 1994, une seconde élection présidentielle est tenue et Rakhmanov en sort victorieux (il était le seul candidat…). Sous la pression de la Russie, il négocie avec l’opposition en exil en Iran et, finalement, en 1996, un cessez le feu est déclaré, suivit par un accord de paix en 1997. La guerre civile a été catastrophique pour le pays, engendrant un retour en arrière de 20 ans. Aujourd’hui encore, le pays est l’un des plus pauvre au monde et la présence des ONG et des fonds internationaux y est très forte.
La pauvreté du Tadjikistan réside également dans son isolement géographique : aucune ouverture sur une mer et composé à 90% de montagnes, culminant souvent à plus de 6.000m (Pic Kah i Simon à 7.495 m). C’est aussi pour cette raison qu’il attire de nombreux cyclo en quête de hauts sommets.
De notre côté, dès le premier jour, nous rencontrons l’association ZDTA (Zerafshan tourism development association) qui gère le développement touristique général de la vallée et a créé récemment un pôle d’artisanat équitable (cf. reportage à venir). Nous avons ainsi la chance de voir la confection d’objets de feutre en direct.
Nous prenons la route de Dushanbe à travers la fertile vallée de Zerafshan,
bordée d’imposantes montagnes ocres. Puis le route se fait sinueuse et serpente le long de la tumultueuse rivière Zerafshan. Nous traversons de paisibles villages où les enfants accourent en nous criant des « hello hello ». Même des petits bouts de choux de 2 ou 3 ans mal équilibrés sur leurs jambes, mais plein d’aplomb, nous apostrophent frénétiquement.
Le route se transforme vite en piste caillouteuse jonchées de trous et de bosses qui rendent notre progression difficile.
Mais nous sommes heureux d’être enfin dans les montagnes, le camping sauvage est idéal ici, l’eau coule à profusion et les pâturages bordent la route. Nous entamons l’ascension du col Anzob à 3.372 m dès le deuxième jour. La montée en lacets est sèche et nous offre de belles vues abruptes sur les monts environnants. Nous attaquons le tunnel (qui évite l’ascension du col sur une piste très très raide et difficile) en fin d’après-midi.
Ce fameux tunnel de la mort, tant redouté des cyclistes! Perché à plus de 2.800 m d’altitude et long de 5 km, il est très peu éclairé, si ce n’est pas du tout à certains endroits, très étroit, en double sens, non asphalté avec de large trous et bosses, avec des infiltrations d’eau importantes qui font goutter les parois et forment de grandes flaques au milieu de la route et, pour finir, sans système de ventilation, le gaz carbonique et la poussière rendent la visibilité difficile. Bref ,pour toutes ces raisons, nous avons fait comme de nombreux cyclistes : nous avons arrêté un 4×4 qui a chargé nos vélos sur le toit le temps de la traversée du tunnel. Et, effectivement, même depuis le 4×4, c’est impressionnant…
De l’autre côté, une vue imprenable sur la nouvelle vallée. Nous croisons des travailleurs chinois qui reconstruisent le tunnel. Ce sont en fait des prisonniers (certain sont même des condamnés à mort) qui effectuent en quelque sorte l’équivalent de nos travaux forcés d’avant… En clair, de la main d’œuvre très très bon marché pour la Chine! (cela se fait pas mal aussi en Afrique pour les travaux de BTP). Ils vivent dans des tentes un peu en contrebas. On imagine leurs conditions de vie l’hiver à presque 3.000 m d’altitude. Nous en recroiserons ensuite de nombreux travaillant à la construction des routes.
La descente est vertigineuse, à pic sur la rivière. D’un côté, les parois caillouteuses avec chutes de pierres et de l’autre, le vide à pic sur la rivière. On essaie de rouler au milieu de la route! S’ensuivent 75 km de descente jusqu’à Dushanbe. Dans la vallée, au bord de la rivière, fleurissent les Daitcha (maisons secondaires) des riches Tadjiks et russes. Celle du président est particulièrement imposante, on ne fait pas dans la demi mesure… C’est un peu le Saint Tropez tadjik avec des « plages privées » où s’étalent les parasols et les paniers de plage à l’allemande. Nous passons deux jours et demi dans la capitale où nous rencontrons Shabnam du Bactria Center qui s’occupe de valoriser et organiser l’artisanat équitable dans le pays (cf: reportage à venir sur le Bactria Center). Nous y retrouvons aussi Mikaël, avec qui nous ferons la route jusqu’à Kororgh.
Dushanbe – Kororgh du 25 août au 3 septembre
Les montagnes sont tellement encaissées que la seule possibilité pour se frayer un passage est de suivre le cours des rivières. Nous longeons donc encore une fois une torrentielle rivière, rendue grise de son chargement de sédiments. La route asphaltée sur les premiers kilomètres se transforme en piste chargée de poussière. Nous montons et descendons au gré des falaises. La piste nous oblige à nous concentrer en permanence pour éviter les pierres et les trous. Le col Sagirdasht, à 3.252 m, se profile devant nous. Nous passons par un canyon ocre dont le sable fin et rouge s’infiltre sur la piste et s’envole au passage des 4×4. Ceux sont le seul moyen pour les Tadjiks de se déplacer dans le pays. Souvent bondés, ils mettent près de 2 jours pour relier Dushanbe à Kororgh, alors qu’il n’y a que 560 km…
Nous croisons également d’immenses troupeaux de chèvres et de moutons qui redescendent dans les vallées. En tête, les ânes chargés du matériel de campement (tentes, gamelles, couvertures), puis le gros du troupeaux encadrés par de gros molosses; à la traîne les éclopés et plus âgés, et enfin le berger juché sur son cheval ferme la marche. Les bergers ont fière allure sur leur haut cheval avec leur chapeau à rebord et arborant parfois un long manteau/robe fermé par une ceinture de tissu.
Nous tombons en pleine saison de la tonte. Les moutons sont lavés dans la rivière, puis parqués dans des enclos de pierre pour être tondus avec un gros sécateur, à l’ancienne! Le tas de poils s’amoncelle au sol pour être récupéré dans une grande benne.
Une protubérance étrange sur l’arrière train de certaines chèvres nous intrigue. Après une petite enquête, nous apprenons que c’est en fait de la pure graisse et qu’une fois la chèvre tuée, les tadjiks la coupent en petit dés et s’en servent pour la cuisine. C’est aussi elle que l’on retrouve flottant dans nos chorba (soupes de mouton)!!
Nous commençons l’ascension du col vers 8h30. Le paysage est très vert, une multitude de petits ruisseaux coulent le long des pentes, ou jaillissent en petites cascades sur la route; les villages sont très bucoliques avec des maisons en terre apparente, des murettes de pierre et des granges remplies de foin. C’est la fin de l’été, le foin est encore récolté puis ramassé et rangé en fagots pour ensuite être entreposé sous le toit des granges en bois.
Au milieu de l’ascension, nous nous arrêtons dans une chaithana en bord de route pour un petit repas : thé, soupe de mouton, brochette kebab et pain bien revigorant. Les chaithana sont de petites maisons de thé où le voyageur et les camionneurs s’arrêtent pour se reposer et manger. C’est souvent un simple tapsan (lit à thé) dehors, protégé par une pergola plus ou moins sommaire.
Les lacets s’enchaînent et, comme à l’habitude en montagne, la fin n’est jamais visible! Trois fois nous pensons arriver au col, mais ce n’est qu’un lacet de plus . Nous y arrivons finalement vers 16h, heureux de l’effort accompli. La descente se fait par d’abruptes gorges offrant de belles vues sur les pics enneigés. Mais la piste est mauvaise et nous empêche de bien profiter de la vitesse de la descente , que l’on attend tant après une journee de montée.
Le lendemain, nous arrivons à la rivière Panj que nous suivrons jusqu’à Kororgh, capitale de la région autonome du GBAO. La rivière large et tumultueuse sépare l’Afghanistan du Tadjikistan. Pendant trois jours, nous zigzaguons à travers des gorges impressionnantes renfermant quelques villages à flan de montagne. Nos yeux sont rivés sur les berges afghanes à quelques mètres de nous. Nous sommes captivés par ce pays dont nous parle tant les médias occidentaux. Pays de tout les maux, de tout les extrémismes, pays de la burqa et de Ben Laden, pays du Grand Bouddha sacrifié. Cependant, le voyage et les pays traversés nous ont appris à nous détacher de toutes ces images préconçues et ancrées en nous. Telle une fenêtre en pleine air, nous observons : en face point de route (comme du côté tadjik), seul un sentier ténu se fraye un passage à travers les gorges et relie les villages entre eux. Le sentier passe par les endroits les plus improbables et escarpés, véritablement accroché à la falaise et se rétrécissant parfois au minimum. Les villages sont rudimentaires, en terre séchées, souvent sans électricité, mais bien entretenus, avec des belles parcelles cultivées en terrasse sur le peu d’espace restant. Nous observons aussi les travaux agricoles en cours, les vaches piétinent les épis de blé qui sont ramassés puis jetés en l’air pour que la cosse s’envole et que la graine retombe au sol. Les villages ressemblent à de petits oasis enfermés au milieu des montagnes immenses et limités par la rivière, barrière naturelle. Nous voyons encore de longues silhouettes bleues sans forme, ce sont les femmes habillées de la burqa qui se déplacent sur le sentier… Nous laissons divaguer notre imagination sur ces vies afghanes isolées de tout dans ces villages et ne pouvons que leur adresser des signes de la main de notre côté de la rivière.
La zone est étroitement surveillée par les militaires tadjiks, mais sans grand effet, car les 1.300 km de frontière sont extrêmement poreux et le Tadjikistan est une des principale route d’acheminement de drogue : opium et héroïne y transitent allègrement.
Les gorges sont magnifiques et les villages traversés offrent toujours cette vision bucolique et idyllique. Très boisés, ils sont un havre de fraîcheur , sensation accentuée par l’eau qui coule partout, jaillissant de la roche et s’écoulant en un petits ruisseaux contenus par des rigoles creusées de chaque côté de la route. Les torrents alimentent aussi les nombreux vergers qui regorgent de pommes et d’abricots. Les maisons aux toits de tôle pentus abritent une véranda peinte en bleue ou vert et des petits carrés de fleurs colorées s’épanouissent devant le pas de porte. Les femmes et les petites filles font la lessive et la vaisselle dans les rigoles d’eau ou aux rares robinets installés dehors par les ONG; les jeunes filles déambulent en papotant, tandis que les garçons s’amusent sur leur vélo customisés. Les vaches et les poules se baladent librement. Les gamins et gamines nous harcèlent de « Hello et Ad kouda? » (d’où viens-tu?), tandis que les adultes se fendent d’un grand sourire et « assalam malekoum » avec une main sur le cœur.
En arrivant sur Kororgh, la piste finit par laisser place à un asphalte correct sur lequel nous pouvons enfin rouler un peu plus vite. Nous arrivons à Kororgh et nous y posons 1 jours et demi pour faire des achats en prévision de la traversée de Pamirs, grande chaîne de montagne séparées en vallées et massifs de haute altitude.